Quand l’univers de Miyazaki inspire le rap…

On ne présente plus Hayao Miyazaki, maître de l’animation japonaise, figure de proue du Studio Ghibli. En France, c’est surtout autour de la fin des années 90 – début des années 2000 que ses films ont connu le succès : Princesse Mononoké, Le voyage de Chihiro, Le château ambulant… Autant de chefs-d’œuvre avec lesquels toute une génération a grandi. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’on retrouve plusieurs références à Miyazaki dans le rap français actuel : beaucoup de jeunes rappeurs sont pile dans la bonne tranche d’âge pour avoir regardé ces films enfants, et plus largement, l’influence de la culture japonaise sur le rap n’est plus à prouver.

Comment les films de Miyazaki nourrissent-ils une partie du rap français, aussi bien au niveau des textes que sur les plans musical et visuel ?

Quand Miyazaki nourrit les textes…

Le voyage de Chihiro

C’est avant tout la notion de voyage qui est retenue dans les références à ce film.

Voyageant comme Dorothy, Alice ou Chihiro (Hippocampe Fou, Freestyle étoilé)

Dans cette énumération, Hippocampe Fou aligne Chihiro à la suite de deux autres héroïnes, issues d’œuvres qu’on range justement parmi les influences de Miyazaki pour ce film : Dorothy du Magicien d’Oz, et Alice aux pays des merveilles. Il liste ainsi trois héroïnes qui partent du monde réel et effectuent un voyage dans un monde merveilleux.

You deserve to take a trip with Chihiro (Lean Chihiro, Who is you/Notes)

Impossible de ne pas citer ici Lean Chihiro, dont l’origine de la deuxième partie du pseudo ne fait pas de doute. Le voyage (trip) est encore convoqué, avec un double-sens cette fois : Chihiro est à la fois l’héroïne de Miyazaki, et la rappeuse elle-même, qui nous invite ainsi à la suivre.

J’vois pas mal de petits qui s’droguent, s’perdent dans l’voyage de Chihiro (Senamo, Santōryū)

Ici, Senamo prend le voyage au sens figuré, le trip dans lequel entraîne la consommation de drogues. De plus, tout l’enjeu du film pour la petite fille est de revenir au monde réel et de sauver ses parents, mais tout est fait pour qu’elle ne quitte pas l’établissement des bains : il y a donc un véritable risque de se perdre dans un voyage sans retour, comme avec la drogue. Quant au titre du morceau, ce n'est pas une référence à Miyazaki, mais à One Piece : on reste tout de même au Japon.

L’argent, ça fait voyager comme les avions, la drogue et les films de Miyazaki (Lomepal, Billet ft Roméo Elvis)

Lomepal fait la liste de plusieurs moyens de voyager, au sens propre et au sens figuré. Les films de Miyazaki sont associés au voyage dans le sens où ils nous emmènent dans un univers dépaysant (qu’il s’agisse de la culture japonaise ou du monde magique et merveilleux qui est mis en scène). Mais on peut aussi y lire une référence indirecte à un film spécifique : Le voyage de Chihiro, celui qui est le plus directement lié au voyage.

J’suis Nagasaki dans le périple à Chihiro (SCH, John Lennon)

Avec le mot périple, SCH se réfère lui aussi au voyage, mais avec une nuance : un périple est en effet un long voyage, pas une petite excursion. Il associe la référence à Chihiro à une autre référence au Japon : le bombardement atomique de Nagasaki en 1945 (en même temps qu’Hiroshima).

Princesse Mononoké

Le premier gros succès de Miyazaki chez nous figure évidemment parmi ses films les plus cités par les rappeurs français. Deux éléments du film nourrissent les références :

1. Les loups

Élevé parmi les loups, j’me sens comme Princesse Mononoké (Nekfeu, Doux ft A2H)

Élevé parmi les fauves, la meute me follow comme Mononoké (Deen Burbigo, Là gamin)

Une fois n’est pas coutume, c’est à une figure féminine que se comparent les rappeurs. Mais c’est pour un aspect traditionnellement plutôt viril (le film de Miyazaki cassant justement les codes) : la relation du personnage avec les loups.

Nekfeu est dans l’identification directe : « élevé parmi les loups », comme l’héroïne. Deen Burbigo effectue un léger déplacement : « élevé parmi les fauves », mais c’est bien une « meute » de loups qu’il mentionne ensuite. La référence à Princesse Mononoké dans sa relation aux loups fonctionne sur le mode de l’egotrip et de l’affirmation de sa puissance : sauvagerie et autorité sur un animal imposant.

2. L’héroïne et l’histoire d’amour

T’es ma Mononoké t’es ma guerrière (Tengo John, Hale-Bopp 2000)

Dans un morceau–déclaration d’amour, Tengo John associe la fille aimée à la figure de Mononoké, choix intéressant : on sort du cliché de la princesse de conte de fées, pour mettre en avant une princesse badass. Il résume la dualité : « T’es ma princesse ma guerrière », ces deux facettes de Mononoké correspondant bien à une fille d’aujourd’hui (qui a autre chose à faire qu’attendre le prince charmant en dormant).

Princesse comme Mononoké,
Elle recale les minots qui l’appellent,
Se balade en kimono (Eden Dillinger, Mononoké)

C’est également dans un morceau d’amour, mais plus sombre et ambigu, qu’Eden Dillinger se réfère à Princesse Mononoké. Il y évoque une « femme vénéneuse », et constate : « c’est difficile de toucher son cœur ». La référence au film se comprend alors, tant son héroïne est farouche face à Ashitaka. Par ailleurs, il développe la référence au Japon, avec la mention du kimono.

Le château ambulant

Sur le projet Près qu’elle en 2016, Tengo John a tout simplement nommé un morceau Château ambulant : la référence est on ne peut plus claire.

Avec Xristina j’imagine une vie à Paris,
Idéalement devant un film de Miyazaki (Tengo John, Château ambulant)

Dans ce cas, il ne fait pas référence à l’univers des films de Miyazaki : il mentionne le film en tant que film, se mettant en position de spectateur, extérieur à l’histoire. Autrement dit, il s’agit de regarder le film, pas d’être dedans : on reste dans le réel. Le fait d’être devant un film de Miyazaki (Le château ambulant ou un autre) est associé à une vie rêvée. Cette notion d’idéal est développée dans le reste du texte :

Parfois dans la lune, parfois dans la lumière,
Ce sera pas grand-chose mais j’aurai mon château ambulant

Dans cette phrase, reprise quasiment mot pour mot sur Printemps depuis, on pénètre dans l’univers du film. Le château ambulant est employé au sens métaphorique : il devient le symbole d’un idéal qu’on rêve d’atteindre, d’un Eldorado. Cela peut se comprendre : c'est un lieu magique, qui se promène et peut s'ouvrir sur différents endroits, et dans lequel on peut se cacher. C'est aussi le foyer au sens affectif : Sophie, Hauru et le petit Marco s'y lient, et grâce à Calcifer, les repas copieux et appétissants ne manquent pas.

Mon voisin Totoro

Il s’agit du premier succès du Studio Ghibli. Totoro est une créature grosse, douce et gentille, qui aide les deux petites filles dans le film.

Gros comme voisin Totoro (Biffty & DJ Weedim, Salade de viande)

C’est justement l’aspect physique de Totoro qui permet ici la comparaison, sans que celle-ci soit particulièrement développée ensuite.

J’me sens tout heureux comme Totoro (Médine, Bataclan)

Médine se compare à Totoro, qui est effectivement facilement heureux (des gouttes d’eau tombant sur son parapluie suffisent à le mettre en transe : une source d’inspiration pour nous tous). De plus, la référence est prétexte à une allitération en T en en R : tout heureux / Totoro, tout en poursuivant un jeu de sonorités avec les rimes précédentes : Rococo, rototos, Toronto.

Y a des noiraudes dans le grenier
Go fast dans la forêt, j’veux être le premier à voir Totoro (Columbine, Les prélis)

Foda se réfère à deux éléments du film : les noiraudes, créatures peuplant le grenier de la maison des personnages ; et Totoro, qui se trouve dans la forêt. Sauf qu’ici, il ne s’agit plus d’une histoire pour les enfants : comme l’indique la mention du go fast, l’univers de Totoro est transposé dans le monde du trafic de drogue.

Quand Miyazaki nourrit l’univers visuel et la musique…

Le cinéma fait aussi appel à nos yeux et nos oreilles : l’univers de Miyazaki n’a donc pas une influence uniquement sur les textes, mais aussi sur l’univers visuel de certains rappeurs, et même parfois sur la musique.

Lonepsi déclare régulièrement en interview être un grand fan de Miyazaki. Cela ne se retrouve pas tellement dans ses textes, mais en revanche, son univers visuel en est nourri. La pochette de son projet Sans dire adieu, dessinée par son frère, est ainsi née, en partie, de son goût pour l’univers visuel de Miyazaki.

Plus directement encore, la pochette de son titre La fille du bus est une image du film Le voyage de Chihiro : on y voit Chihiro et le sans-visage à leur descente du train. On peut faire un parallèle entre le trajet en bus évoqué dans le morceau, et le trajet en train de Chihiro lorsqu’elle se rend chez la sorcière Zeniba, vers la fin du film. De même, lorsqu’il avait posté le morceau sur Youtube, c’est une image du train du film qui était utilisée en fond.

Le jeune rappeur Blaiz, qui a récemment posté un nouveau freestyle sur Youtube, a compilé des extraits de différents films de Miyazaki pour l’illustrer : Le voyage de Chihiro, Princesse Mononoké, Le château ambulant, Ponyo sur la falaise… Les paroles ne s'y réfèrent pas, mais l'oeuvre de Miyazaki nourrit l’imaginaire visuel.

Enfin, à noter que le S-Crew réutilise la musique de Mon voisin Totoro sur le morceau Aéroplane (ici l’original, ici le morceau du S-Crew). La musique sert à faire un clin d’œil au film, car le texte, lui, ne s'y réfère pas. On peut éventuellement imaginer un lien avec l'univers de Miyazaki, ce dernier ayant réalisé plusieurs films sur le thème de l'aviation (Porco Rosso, Le vent se lève), mais rien n'est sûr.

Conclusion

Ce petit tour d'horizon reste évidemment à compléter ; on espère surtout qu'il vous aura donné envie de (ré)écouter certains morceaux et de vous embarquer dans un marathon Miyazaki (ce qui est toujours une bonne idée).

(Et peut-être à bientôt pour un article sur les références Disney chez PNL, qui sait.)

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